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Passeur de mémoire, Fragment d'histoire

Passeur de mémoire, Fragment d'histoire

Sauvegarde et transmission du patrimoine : Nos domaines d’activité sont extrêmement variés : muséographie, scénographie, communication et marketing culturel, web-design, recherches documentaires et archivistiques, rédaction de contenus…

le Bombardement de la Ville d'Anvers

de la revue "La Grande Guerre du XXe Siècle" No. 9, octobre 1915
"le Bombardement de la Ville"
du correspondant à Amsterdam de la « Liberté »



Le mercredi 7 octobre 1914, à 10 heures du matin, le ministre d'Espagne à Bruxelles faisait appeler à la Légation des Etats-Unis, où il se trouvait en compagnie de son collègue américain, l'attaché militaire espagnol, le colonel Sorela. Le ministre lui dit que les autorités militaires allemandes s'étaient adressées à lui et à son collègue américain (vu l'impossibilité d'entrer en communication avec le Gouvernement belge) pour leur demander, conformément à l'article 26 de la Convention de La Haye, d'annoncer au commandant général de la place d'Anvers le bombardement imminent de la ville. Les deux diplomates s'étant refusés à se charger d'une semblable mission, le gouvernement allemand les avait rendus responsables des conséquences de leur refus. Ne voulant pas alors assumer une aussi lourde responsabilité, ils s'étaient vus contraints de faire la pénible communication aux autorités anversoises, et ils en chargèrent le colonel.


Peu après arriva à la Légation le baron de Lancken, ministre plénipotentiaire d'Allemagne et conseiller du maréchal von der Goltz; ce diplomate était chargé de conduire l'attaché espagnol jusqu'aux avant-postes allemands. Il laissa au colonel Sorela le choix de se laisser bander les yeux, selon les usages de la guerre, ou d'engager sa parole d'honneur de ne rien rapporter de ce qu'il verrait dans la zone militaire allemande. La parole d'honneur fut engagée. Le colonel demanda au baron de Lancken de bien vouloir préciser l'heure à laquelle devait commencer le bombardement de la ville. Celui-ci ne put lui donner de réponse exacte, mais crut pouvoir avancer que ce ne serait pas avant la nuit.


- Le général de Guise, dit le colonel, me reçut en présence de nombreux officiers de tous grades. Je m'expusai d'être porteur d'un triste message, et je lui présentai les lettres qui m'accréditaient auprès de lui. Le général, qui était dans un état de grande exaltation, me dit qu'il lutterait jusqu'à la mort, ajoutant qu'on pouvait commencer le bombardement immédiatement.


Après une visite au gouvernement militaire, le colonel revint aux avant-postes allemands. De là, il fut conduit à Malines.


- Là, dit le colonel, m'attendait le général von Moltke, chef d'élat-major général allemand. Il me dit que ses troupes avaient été victorieuses dans un combat contre les troupes anglo-belges, et annonça que le bombardement avait commencé depuis 1 heure du matin, heure allemande. Le général me fit entrer, avec quelques officiers, dans une maison de la Grand'Place. Plein d'effroi pour le sort de la population civile et les fugitifs retirés à Anvers, je demandas au général de donner l'ordre d'atténuer la puissance du bombardement pendant les premières heures; en même temps, je lui soumis le texte de la Convention de La Haye que j'avais sur moi. Le général m'écouta avec intérêt, mais termina l'entretien par ces mots: « C'est triste, mais c'est le seul moyen que nous ayons d'économiser le sang de nos soldats. Nous en avons déjà trop versé. Vous êtes soldat, colonel, et vous devez comprendre les dures nécessités de la guerre. ».


Liberté. 10 janv. 1915



La population anversoise, tenue dans l'ignorance complète de la situation désespérée de la ville, était, jusqu'au moment du bombardement, pleine d'espérance, espérance que lui faisait miroiter, depuis des jours, une presse sévèrement censurée.


Aussi, lorsque, dans la nuit du 7 octobre 1914, les premiers obus furent lancés sur la ville, une grande panique s'empara du peuple. Il se ruait vers le pont que le génie avait jeté sur l'Escaut, qui ployait et craquait sous le poids dune intermmable colonne de fuyards II envahissait les gares, où la melee fut effrayante. Pêle-mêle, hommes, femmes et enfants se tassèrent, se serrèrent dans des trains composés en majeure partie de fourgons à marchandises. Et, lorsque les trains se mirent en branle, il fallait en arracher ceux oui s'y cramponnaient désespérément et maintenir les forcenés qui tentèrent, au risque de leur vie, d'y sauter et de s'y accrocher.


Cependant les obus sifflaient toujours, menaçant de mort cette foule affolée. Déjà par-ci, par-là, des foyers d'incendies allumaient, projetant des reflets sinistres dans cette nuit d'enfer.


Les habitants restés par devoir, par nécessité, s'étaient rapidement retirés dans leurs caves. Ceux qui avaient eu le bon esprit de se réfugier dans les sous-sols solidement voûtés des édifices publics ou de certains hôpitaux aménagés spécialement en vue d'un bombardement pouvaient se considérer en parfaite sécurité. Mais pour cela il aurait fallu être versé dans le secret des dieux, en l'occurrence les autorités et quelques privilégiés. Ceux-ci, sachant le moment où la ville allait être bombardée, purent prendre des mesures en conséquence.


Quant à nous, à peine plongés dans le premier sommeil, nous dûmes nous mettre à l'abri, tant bien que mal, avec toute notre famille, composée de notre épouse, un bébé et sa nurse dans un petit reduit à débarras, près de la cave à charbons Là, très incommodément installés, nous attendîmes patiemment le jour; croyant naivement d'une part, que l'ennemi ne voulait qu'intimider la destruction, d'autre part les forts ayant été en partie réduits au silence, en partie rasés, toute, resistance était devenu inutile. Telle fut la rumeur publique. Hélas! il en fut autrement. Toutefois, vers le matin, il y eut une accalmie, la fréquence des coups diminua et, un instant, nous crûmes vraiment que le bombardement allait cesser. Les Allemands attendaient-ils la réddition de la place? L'histoire nous l'apprendra, de même qu'elle jettera des clartés sur plusieurs autres points très sombres de cet épisode.


Notre illusion fut de courte durée. Bientôt le bruit du canon redoublait pour ne plus s'arrêter jusqu'au lendemain. Parfois un coup n'était séparé du coup voisin par aucun intervalle. Particulièrement quand des troupes furent signalées qui battaient en retraite.


Habitant une des grandes voies par laquelle elles passèrent presque toutes, nous avions ouvert la porte de la rue et disposé dans le vestibule le nécessaire pour faire un pansement hâtif. Dans la cuisine on avait préparé du thé, des tartines et des œufs. Malheureusement notre cuisine populaire improvisée fit faillite bientôt, et pour cause. Une compagnie d'artillerie qui avait stationné quelques instants dans la rue, et qui s'était mise en marche de grand matin sans déjeuner, était vite venue à bout de nos maigres provisions.


Notre petit dispensaire n'eut pas le même sort, il ne prospéra que trop bien. La présence de nos braves soldats ayant été signalée, le sifflement des obus s'approcha, et les coups commencèrent à former comme une basse continue, ou mieux à donner l'impression d'une série de bouteilles gigantesques qu'on débouche. Soudain, un obus donna sur la maison d'en face, qu'il prit de biais, et donna le curieux spectacle d'un nuage de poussière et d'une grêle de petites pierres. Il marqua son passage par une énorme éraflure qui, coupant le tronçon du premier étage et brisant les vitres, laissa un immense trou par lequel pendaient, faisant hernie, les stores et les rideaux.


Le danger devenant sérieux, les hommes replièrent hâtivement bagage. A peine furent- ils éloignes qu'un tapage infernal nous fit sursauter. Un shrapnell, cette fois, éclata à dix pas de notre demeure, creusant un trou de trois mètres de large dans la chaussée. Trois carreaux de fenêtre de la cuisine furent réduits en miettes. Personne des nôtres n'avait été touché. Mais nous interdîmes dorénavant l'accès dans un endroit si exposé. Mais une pauvre femme fuyant avec ses hardes avait été ensanglantée par un éclat.


Au même moment, un chien abandonné par ses maîtres - ils furent trop nombreux, les maîtres qui avaient abandonné sans plus leurs animaux domestiques - vint chercher aide et protection. Nous aperçûmes même un cheval qui se promenait seul, tristement, dans la rue déserte.


Plus tard, dans la matinée, un convoi d'Anglais passa, comprenant des automobiles, des voitures de tout genre, des ambulances et des autobus de Londres avec indication de leur itinéraire: Holborn-Piccadilly, etc. Nous leur versâmes du thé, qu'ils goûtaient volontiers, mais non sans partager leur ration avec un camarade ou, bien mieux, sans l'offrir à un compagnon blessé. Appartenant à toutes les classes sociales, ils se conduisaient d'instinct en gentlemen.


Toute la journée durant, des fuyards passaient. Ils couraient le long des maisons; ils ne firent pas attention à nous. Parfois ils s'arrêtaient une seconde, pour avaler un verre d'eau ou pour nous permettre de panser sommairement leurs blessures. La peur les avait tellement amoindris qu'ils ne sentaient pas la fatigue.


Dans la soirée on ne vit plus qu'à de longs intervalles des groupes de deux ou trois soldats, qui couraient à toutes jambes. La ville était, pour ainsi parler, vide. L'exode, qui avait commencé à la première visite du zeppelin, était devenu de plus en plus intense et changea finalement en sauve-qui-peut à l'approche de l'ennemi. Tout le monde se dirigeait vers la Hollande et s'avançait lentement sur la roule comme un troupeau de moutons.


La nuit nous parut d'une longueur interminable. Le sifflement cinglant des obus était d'une monotonie énervante. Plusieurs maisons dans notre voisinage brûlaient. Des deux maisons attenantes à notre jardin, l'une avait deux étages défoncés, l'autre s'était complètement effondrée.


C'est miracle que nous ayons été épargnés. Tard dans la nuit, les dernières troupes passèrent. C'étaient encore des Anglais. Ils marchaient au milieu de la chaussée, battant les pavés en mesure, calmes et superbes.


En regardant dans la rue au matin de cette deuxième journée de bombardement, nous ne vîmes plus personne. Les fuyards avaient abandonné des fusils, des baïonnettes, des shakos, des bonnets, des capotes. Le sol était jonché de débris de verre et de plâtres. Et les obus sillonnaient toujours le ciel sans interruption. Le tapage dans cette ville vide sembla plus épouvantable que jamais.


Brusquement, vers 11 heures, le feu cessa. Un long silence se fit. De toutes parts, des visages anxieux, pâles, hâves se montrèrent timidement. On s'interrogeait, on s'informait, on fit mille conjectures, mais avant toutes choses on était heureux de respirer l'air frais d'une belle journée d'automne.


Soudain on aperçut un parlementaire allemand, un officier en grande tenue précédé d'un soldat porteur d'un drapeau blanc.


Une heure après les Allemands entrèrent dans la place. Tenant le fusil sous le bras, le doigt sur la gâchette, rasant les murs, traînant des mitrailleuses et jetant des regards inquiets de tous côtés, ils chantaient. Un morne silence salua cette joyeuse entrée.


Tout le monde s'était retiré à l'intérieur des maisons, les portes closes et les persiennes baissées. Un soldat, sachant moins bien lutter, sans doute, contre ces marques de mépris que les autres, montra sa colère en donnant un coup de baïonnette dans le dernier et quatrième carreau de notre cuisine.


Des troupes innombrables défilèrent. Passant et repassant dans cette ville aux quatorze cents maisons en ruines et aux rues dépavées, elles voulurent, par une paradé de forces imposantes, lui inspirer à la fois la terreur et l'admiration. Elles n'achevèrent que de porter la rage dans le cœur d'un peuple rebelle à l'intimidation.


Déjà l'indignation, excitée par les horreurs et les crimes commis partout, l'avait révolté à un degré suprême; l'aspect du désordre et de la désolation qu'offrit cette métropole jadis florissante l'anima de sentiments de haine d'autant plus véhéments qu'il eut conscience de son impuissance.


On pouvait parcourir des quartiers entiers sans rencontrer âme qui vive. Aucun service public ne fonctionnait plus. L'eau manquait depuis des semaines, le gaz faisait défaut et la nourriture fraîche n'arrivait plus. Une lourde contribution de guerre avait été imposée. Les communications avec l'extérieur étaient interrompues. L'isolement était complet, et il était aggravé encore par le poids d'une ambiance de plomb et de fer.


Las de ce régime, nous n'eûmes rien de plus pressé que de nous y soustraire.


Journal de Genève, 24 fév. 1915


Retour "Au jour le jour" - Octobre 1914 



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