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Passeur de mémoire, Fragment d'histoire

Passeur de mémoire, Fragment d'histoire

Sauvegarde et transmission du patrimoine : Nos domaines d’activité sont extrêmement variés : muséographie, scénographie, communication et marketing culturel, web-design, recherches documentaires et archivistiques, rédaction de contenus…

La retraite de l'armée vers la France

Sauf le canon qui, par intervalles, commence à gronder à grande distance, la journée du 11 octobre est calme. Au bord da la mer, dans la campagne, la plupart des villas sont vides d'habitants, enfuis vers des régions plus tempérées. Personne sur les routes désertes. Une inquiétude pèse sur les humbles, attachés à la glèbe. Les choses elles-mêmes, je ne sais pourquoi, semblent angoissées par l'attente de quelque événement extraordinaire. Oui, le calme trompeur de cette journée est gros de menaces obscures. Le soleil se couche, sanglant. Aucune brise n'a dissipé les brumes blanches exhalées par les terres humides; sur le canal, suivant les sinuosités des watergangs, elles stagnent en flocons d'ouate épaisse; plus légères, elles enveloppent les fermes au milieu des prairies ou s'agglomèrent dans les clairières au milieu des petits bois d'aulnes, de peupliers, de bouleaux et de sapins. Le silence règne. La nuit est venue.

Soudain, loin, très loin, une rumeur, un grondement sourd. Si cela venait du Nord, on croirait à quelque houle se brisant sur la plage avec violence. Mais non, le bruit arrive distinctement de l'Est. Il grandit, se rapproche avec la rapidité et la violence d'un raz de marée, jusqu'à devenir un fracas formidable: la ruée, en trombe, d'automobiles filant à toute vitesse sur la route de Furnes, puis sur celle d'Adinkerke, et se dirigeant vers La Panne. Tous les modèles, depuis la limousine confortable et bien close jusqu'à la torpédo de course, des petites, des grandes, couvertes de bâches de fortune, il en défile des centaines, bolides sombres..... Avec furie, les trompes cornent, les sirènes grincent. Le sol tremble. Dans les maisons secouées sur leur base, les assiettes accrochées aux murs yibrent comme des timbres électriques. C'est un torrent qui dévale, un élément qui se déchaîne.

Une accalmie, puis commence la marche lente des voitures do convoi, un bruit de ferraille, des pas de chevaux sonnant sur la pavée qui se prolongent tard dans la nuit. Pas moyen de fermer l'oeil. Le lendemain matin, les automobiles, dont les hôtes ont couché dans les hôtels de La Panne, refont la route en sens inverse, et, d'Adinkerke, filent vers la France et Dunkerque.

Un flot de soldats a submergé le pays. L'armée de forteresse échappée d'Anvers, sauvée de l'étreinte de l'ennemi et grossie des traînards et des éclopés, bat en retraite pour se reformer en France. Ce qu'il reste de l'armée de campagne s'arrête sur les lignes de l'Yser; flanquée et énergiquement soutenue par nos fusiliers marins, elle réussira à s'y maintenir jusqu'à l'arrivée des renforts qui la relieront aux armées alliées. L'immense ligne de bataille, la plus étendue dont l'histoire ait jamais fait mention, ira dès lors de la mer du Nord jusqu'à la frontière de Suisse, formant un coude en pointe au confluent de, l'Aisne et de l'Oise, et serpentant autour de Verdun.

Par les routes venant de Furnes, par la voie du « vicinal » d'Ostende qui suit en courbes immenses le terrain plat à travers les dunes, enfin par l'estran, autant de colonnes marchent sans arrêt; des escadrons de cavalerie, en ordre, les hommes tantôt montés et tantôt tenant leurs chevaux en main; des batteries d'artillerie avec leurs caissons; des voitures du corps des transports, qui correspond à notre train des équipages. En dernier lieu, des fantassins, d'abord par régiments en formations régulières, puis par unités de plus en plus disparates.

Le 14 octobre. - Jamais je n'oublierai ce spectacle. Vers la fin du jour, le ciel d'un rouge sang, d'un rouge de feu, strié de quelques nuages; le brasier du soleil commence à sombrer à l'horizon de la mer du Nord, calme et lisse. Une brume ténue enveloppe les formes dans une atmosphère dorée et pourprée. Pas un atome de vent, pas un brisant sur la grève; des luisances métalliques vibrent à la surface de l'eau que parfois un long frémissement parcourt. Une à une, des barques de poche s'échouent doucement, tandis que le flot se retire. Chaque corps de nef marque une grosse masse noire, d'où les voiles ballottantes, inertes, s'enlèvent et se découpent à contre-jour sur le ciel, avant de s'affaler sur le pont. Sur leurs robustes épaules, les pêcheurs, dans l'eau jusqu'à mi-cuisse, débarquent les paniers de poisson, qu'ils alignent sur le sable ayant de les emporter au village.

Je vis rarement tableau plus grandiose dans sa sérénité. Voici ce qui le rendait tragique.

Au premier plan, sur la plage, quelques bataillons ont formé les faisceaux. Derrière les fusils, la double rangée des hommes se tient debout, au repos. Entre ces lignes et la mer, la longue colonne en retraite passe, lentement; elle émerge de la brume, du côté de l'Est, et se replonge dans la brume du côté de l'Ouest. Elle s'articule en groupes amorphes qui ont été des sections ou des pelotons. Le pas de ceux qui marchent s'alourdit, se fait las. Des intervalles irréguliers séparent les groupes, blocs confus d'où pointent des canons de fusil. Il s'y mêle des civils en fuite devant l'invasion, des hommes chargés de besaces, des femmes chargées d'enfants.

Ces images se silhouettent en ombres. Et bien qu'il y ait là des milliers et des milliers d'hommes, un silence de plomb pèse sur eux, un silence accablant de fatigues, de peines et d'angoisses. Ce spectacle dure jusqu'à la nuit noire, où toui sa fond et s'efface. Il continuera plusieurs jours encore.

Les derniers groupes, maintenus en bon ordre, sont passés en chantant. Voici, à leur suite, la foule des éclopés, des isolés, de ces traînards qui ont perdu leur régiment et le cherchent partout où ils ont le plus de chance de ne pas le retrouver: mélange d'hommes provenant des Corps les plus divers, aux équipements incomplets, aux uniformes fantaisistes, où l'élément civil domine au point qu'il ne reste plus du militaire que le fusil. Chacun se tire d'affaire comme il peut; quelques-uns n'ont mangé depuis deux jours qu'un peu de biscuit, une pomme, une betterave crue.

Le 12, le gouvernement belge s'apprêtait à s'embarquer à Ostende pour le Havre. On avait pressé la reine de l'imiter. Elle refusa de quitter la ville tant qu'il y resterait un malade ou un blessé. Dans la nuit du 12 au 13, on en évacua douze mille; le 13, le 14, on continua, utilisant le bateau et le chemin de fer pour les grands blessés; quant aux autres, ceux qui pouvaient se tenir debout, on leur indiqua la route, avec Dunkerque pour point de ralliement. Le 14 au soir, tous avaient évacué Ostende. La reine consentit enfin à quitter la ville à son tour; le 15 au matin, les Allemands y faisaient leur entrée.

Les éclopés traînent la jambe, harassés de fatigue, un pied emmaillotté dans des linges, ou le bras en écharpe. D'autres, sans blessure apparente, pâles, les traits tirés, la sueur au front, s'arrêtent, épuisés, les yeux égarés. Ils s'allongent à même le sol, leur sac pour oreiller. Une pluie fine et pénétrante tombe, embue l'atmosphère, détrempe la terre.

Depuis sept jours, le triste cortège ne s'est pas interrompu. Il se met en branle au petit matin, et s'arrête à la nuit. Il s'entremêle de civils, de plus en plus nombreux, et qui finissent par le composer exclusivement: ce sont les fugitifs des campagnes envahies, des villes occupées par l'ennemi, d'Anvers, de Bruges, d'Ostende. Les hommes ploient sous le poids de sacs, de besaces gonflées à crever; d'aucuns, par deux, s'associent pour porter plus aisément leur fardeau, suspendu à quelque forte branche fraîchement coupée. Des femmes suivent, les enfants dans les bras ou traînés par la main; elles poussent des voiturettes de bébés, des bicyclettes avec un poupon sur la selle et un filet à provisions sur le guidon. Par tribus, ces gens s'installent sur les bancs devant les estaminets, sur un tronc d'arbre dans les bois, en rond sur l'herbe d'une prairie, et prennent leur repas. Un vrai pique-nique, semble-t-il; et des rires fusent au moindre bon mot, au moindre incident. Déjà l'attrait de l'inconnu, l'imprévu de l'aventure dissipent un moment la tristesse du départ.

Cependant les fugitifs sèment la panique sur leur passage. La contagion de la peur gagne les régions qu'ils traversent. Sous mes yeux, de pauvres familles empilent précipitamment leur mobilier sur des charrettes, des charretons tirés à bras: elles pourraient en toute tranquillité ne pas bouger de leurs demeures. Sur leurs barques, les pêcheurs entassent famille, mobilier, et jusqu'à leur provision de pommes de terre pour la saison d'hiver. Ils mettent à la voile, gagnent le large et se réfugieront dans quelque port ami. C'est un véritable exode. Rarement l'histoire offrit pareil spectacle d'une population fuyant devant pareil fléau...

Henri Malo

Mercure de France, 1e juin 1915

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