Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Passeur de mémoire, Fragment d'histoire

Passeur de mémoire, Fragment d'histoire

Sauvegarde et transmission du patrimoine : Nos domaines d’activité sont extrêmement variés : muséographie, scénographie, communication et marketing culturel, web-design, recherches documentaires et archivistiques, rédaction de contenus…

La retraite d'Anvers et les fusiliers marins français

Le 8 octobre au matin, dans la grisaille du petit jour, deux trains régimentaires se croisaient en gare de Thourout. L'un de ces trains contenait des carabiniers belges, son vis-à-vis des fusiliers marins. D'une rame à l'autre on s'interpellait. Les carabiniers agitaient leur petit bonnet de police à liseré jaune et criaient: « Vive la France! » Les marins ripostaient par des vivats en l'honneur de la Belgique.

- Où allez-vous? demanda un officier belge.

- A Anvers. Et vous?

- En France.

Il expliqua que les carabiniers étaient des recrues de la Campine qu'on dirigeait vers nos lignes, pour compléter leur instruction.

- Vous les formerez vite, hein? dit un marin à l'officier. Et montrant le poing à l'horizon:

- Et soyez tranquille, mon lieutenant. On finira par les avoir, ces fumiers!

L'officier belge qui rapporte la scène, M. Edouard de Kayser, avait lui-même quitté Anvers dans la nuit. Il ignorait que la résistance était à bout de souffle, que l'évacuation des troupes avait commencé. Nos marins n'étaient pas mieux renseignés. Le contre-amiral Ronarc'h, qui les commandait, croyait mener sa brigade à Dunkerque: on lui avait donné huit jours pour la former et l'organiser sur le pied de deux régiments (six bataillons et une compagnie de mitrailleuses). Tout était à créer: les cadres, les hommes, les services. Tâche ardue, compliquée par le défaut de cohésion de la brigade et les changements continuels de cantonnements (Greil, Btains, Pierrefitte, etc.).

Le 7 au matin, la brigade embarquait à Saint-Denis et à Villetaneuse avec ses convois.

« Nous sommes confortablement installés dans des wagons à bestiaux, note sur son carnet le fusilier R... A Creil, nous voyons des maisons brûlées par les Allemands. La nuit arrive; on cherche à dormir, mais on ne peut pas. Il fait froid. Nous grelottons dans les wagons. » Mais à la pointe des dunes, qu'on côtoie depuis Boulogne, voici un gros paquet de clarté violâtre, d'autres feux qui oscillent, verts et rouges, et la rude haleine du large: Dunkerque. Une surprise y attendait la brigade: les ordres sont changés; on nedescend pas et les trains de transport vont continuer « vers la Belgique, vers l'ennemi », sur Anvers pour préciser.

Les hommes trépignent de joie. A la portière des fourgons, leurs grappes se pressent, acclament la terre belge dans une envolée des bérets. L'amiral est parti dans le premier train avec son état-major. En débarquant à Gand, dans l'après-midi du 8, il trouve sur la quai le général Pau qui arrive d'Anvers, où ce grand agent de liaison des armées alliées s'est rendu pour organiser la retraite de l'armée belge. Le général lui apprend que la voie est coupée au-dessujt de la ville et que les six divisions qui défendaient Anvers ont commencées de se replier sur Bruges: deux divisions sont échelonnées à l'ouest du canal de Terneusen, trois à l'est. Une seule division reste encore à Anvers, avec les 10 000 hommes des forces anglaises; la cavalerie belge couvre la retraite sur l'Escaut, au sud de Lokeren. Il n'est plus question d'entrer à Anvers, mais de coopérer à la manœuvre de repli avec les renforts anglais qui sont annoncés et les troupes de la garnison de Gand: l'ennemi, de toute évidence, va essayer de gagner dans l'Ouest pour investir l'armée belge épuisée par deux mois de luttes incessantes et que talonnent le long de la frontière hollandaise d'autres forces venues d'Anvers. Mais pour que cette manœuvre d'enveloppement réussisse, il faut d'abord qu'il prenne Gand et Bruges, où il lui eût été si aisé de s'installer un mois plus tôt et qu'il a volontairement dédaignés, certain qu'il se croyait de les occuper à son heure sans brûler une amorce..... C'est à cette erreur de calcul ou à cette folle présomption que l'armée belge a dû son salut.

L'effort qu'il avait dédaigné de faire en août sur Gand et la Flandre occidentale, l'ennemi allait le tenter en octobre, après la chute d'Anvers. Les conditions ne semblaient pas avoir beaucoup changé. Gand, ville ouverte, largement étalée dans une plaine d'alluvions, au confluent de l'Escaut et de la Lys, qui s'y désarticulent en une infinité de canaux, est de tous côtés à la merci d'un coup de main. Pas de forts, pas de remparts: pour arrêter l'ennemi, nous ne devons compter que sur les défenses improvisées. Les troupes de la garnison, sous les ordres du général Clothen, se réduisent à huit escadrons de cavalerie, une brigade mixte, une brigade de volontaires et deux régiments de ligne, et leurs effectifs sont bien amaigris. C'est assez cependant, avec nos 6 000 fusils, pour leur permettre de se déployer dans la boucle de l'Escaut et entre ce fleuve et la Lys, sur le front Sud de la ville, qui semble particulièrement menacé; si elle débarque à temps, la 7e division anglaise renforcera le front, qu'il est inutile d'étendre davantage pour une défense toute provisoire, puisqu'on nous demande seulement de faire gagner une journée ou deux à l'armée d'Anvers. L'action sera chaude vraisemblablement: ni le général Pau, qui en a établi le dispositif, ni l'amiral Ronarc'h, qui doit en supporter le principal effort, ne se font d'illusions à cet égard.

- Saluez ces messieurs, aurait dit à son état-major le général en montrant les officiers de marine: vous ne les reverrez plus.....

Le reste de la brigade a suivi de près l'amiral. Les derniers trains arrivent à Gand dans la nuit. Toute la population est sur pied, acclamant les marins qui traversent la ville pour gagner leurs casernes respectives.

Le lendemain, branle-bas à 4 h. 1/2. On boit le « jus », et en route pour Melle, où les Belges nous ont préparé des tranchées.

Trois jours durant (9, 10 et 11 octobre) on se battit à Melle, puis on recommença à battre en retraite:

Cinquante mille Allemands galopaient à nos trousses: s'ils ne nous rattrapèrent point à Thielt, on le dut peut-être au bourgmestre d'une des localités que nous avions traversées, qui les lança sur une fausse piste. Cet héroïque mensonge lui coûta la vie et valut à nos hommes une nuit franche de repos. Pour la première fois depuis trois jours, sur la paille des hospitalières fermes belges, ils purent dormir tout leur saoul, « pioncer en double », comme ils disaient, afin de réparer les fatigues des nuitées précédentes. Un taube, au matin (13 oct.), troubla la fête; mais, accueilli par une vigoureuse fusillade, le « sale oiseau » presque tout de suite « donnait de la bande » et allait s'abattre dans les lignes anglaises, à la grande joie de nos hommes. Peu après, nous levions le camp dans la direction de Thourout, que nous atteignions à 3 heures de l'après-midi. La division anglaise devait nous quitter là pour marcher sur Roulers et, du même coup, la brigade passait sous les ordres du roi Albert, dont nous avions rejoint les avant-gardes.

L'armée belge, après son admirable retraite d'Anvers, n'avait fait que toucher Bruges, et renonçant à défendre Ostende, elle se repliait à petites marches vers I'Yser. Tous ses convois n'étaient pas encore arrivés.

Pour assurer leur transport, elle avait décidé de faire front, malgré son état d'épuisement, sur une ligne ondulée s'étendant de Menin aux marais de Ghistelles; la part des fusiliers sur ce front devait aller du bois de Wijnendaele à la gare de Cortemark. Le 14, par une pluie battante, la brigade se portait à l'ouest de Pereboom et prenait formation de rassemblement articulé, face à l'Est. C'était la meilleure position, et elle ne valait pas grand chose, en raison de son excentricité. L'ennemi, qui avait fini par nous dépister, était signalé se dirigeant en masses profondes sur Cortemark: les 6 000 hommes de la brigade, quelque héroïsme qu'ils déployassent, ne pouvaient espérer résister longtemps à des forces si disproportionnées et sur un terrain aussi difficile à « organiser », sans défenses naturelles, sans couverture d'aucun côté, même vers l'Ouest, où le mouvement d'extension des troupes françaises n'était pas encore terminé. Il était du devoir de l'amiral d'appeler sur ces défectuosités tactiques l'attention du quartier général belge, qui, après avoir répondu par l'ordre de tenir « coûte que coûte », trop justifié en la circonstance, revint sur ses instructions et, à minuit, le 15 octobre, fit reprendre la retraite.

 

Elle ne devait plus s'arrêter qu'à l'Yser.

 

Charles le Goffic Dixmude, 1915

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article